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L’émotion au bout du chemin

Témoignage d’Alexandre Delore.
Même à contresens et en courant, les chemins de Saint Jacques de Compostelle touchent au cœur. Cinq ans que j’attendais cette aventure sportive. Ce 2 octobre, avec l’ami Milliau Raoul de l’ESL Francheville, nous nous retrouvons au départ du Grand Trail du St Jacques (72km, 2900m D+) qui relie Saugues au Puy en Velay, en Haute-Loire.
La nuit étoilée laisse place à un ciel bleu horizon, il est 8h. C’est le pays de la Bête du Gévaudan, avec ses légendes, une impression de bout du monde. Guillaume Artus, un ultra trailer renommé et parrain de la course, est là pour encourager les 300 partants. Il devait relier St Jacques de Compostelle à la cité ponote en courant et arriver aujourd’hui mais une blessure à la clavicule l’oblige à reporter son projet l’an prochain. Après une Saintélyon atypique en mai et le marathon-trail de l’Ultra 01 en juillet, cette course est mon dernier objectif de l’année, l’occasion de découvrir quelques tronçons d’un tracé millénaire. Mon objectif avoué est d’approcher les 9 heures même si j’arrive un peu émoussé après une rentrée chargée.
TEL UN MORT VIVANT
Ainsi, dès les premiers mètres, j’accompagne un groupe d’une vingtaine de coureurs en tête avec Milliau. Passée l’église romane de Saugues, les premiers sentiers du GR 65 (Via Podiensis) sont magnifiés par le soleil rendant l’atmosphère plutôt mystique. Les premiers kilomètres vallonnés défilent vite, les sensations sont bonnes et le parcours sauvage est sans difficulté technique. Certains passages privés sont été ouverts spécialement pour nous par un bon débroussaillage. Le GR 65 est notamment jalonné de multiples édifices religieux. Par exemple, le décor lors de la remontée vers la Chapelle Notre-Dame Destours (km 12) est magnifique. « Quête spiritrail », c’est le slogan bien trouvé des organisateurs d’une classique de trail qui fête ses 10 ans. Le parcours est bien balisé et les bénévoles sont en nombre pour nous guider et nous servir notamment lors des ravitaillements comme lors de la traversée de Monistrol d’Allier au km 23. On franchit l’Allier, « une rivière à saumons » par le pont Eiffel. Jusqu’ici, je suis à l’aise mais déjà se profile la première difficulté majeure : une monotrace en devers puis une montée en esses ardue dans la forêt. On atteint le sommet en passant près de la chapelle de Rochegude. La descente puis la grimpée dans le village de St Privat d’Allier, avec ses ruelles tout en pierres, nous mène au ravitaillement du km 30 où je pointe en 20ème position. Je repars avec la première féminine, talonnée par son copain. Je sens que je suis à la limite de la rupture mais j’insiste à suivre. Je fais illusion dans une énième descente piégeuse bien négociée (Canyon du Rouchoux) puis on attaque à la marche une pente très raide assez longue dans la forêt où je subis énormément. Sans bâtons, c’est encore plus dur. Fatigue musculaire, coup de pompe, le moral vacille. Au sommet de la côte, à l’entrée de St Jean Lachalm (km 40), les jambes sont carbonisées, la mine déconfit. Limite hypoglycémie. Tel un mort-vivant.
La résurrection vient d’un bon gueuleton au ravitaillement et du retour de l’arrière de l’ami Milliau. On repart ensemble mais ce n’est plus la même course pour moi. Je dois maintenant m’accrocher, il reste 32 kilomètres ! Vent de face sur faux plats montants, traversée de grands espaces sur un plateau de terre volcanique, on se croirait dans le clip de « Western stars » de Bruce Springsteen. Je reste au contact de Milliau pendant 4-5 kilomètres jusqu’au pied du sommet de la montagne du Dévès (point culminant de la course à 1421m). Il faut se hisser par un raidard pas long mais droit dans la pente ! En nage, pleins de sueurs, j’arrive en haut bien entamé. Le profil est maintenant descendant après avoir longé l’immense antenne relais. Un serpentin de sentiers dans la forêt s’enchaîne désormais. A plusieurs reprises, une alerte de début de crampes me ralentit. J’effectue ensuite un bon relais avec la deuxième féminine et puis on aperçoit en pleine forêt une voiture tout gyrophares allumés : des secouristes prennent en charge une concurrente allongée au sol, le visage en sang, une mauvaise chute apparemment. Dès lors, plus de saut de chamois, de rochers en racines, sans penser à cette scène. Je redouble de prudence jusqu’en bas de la descente. Je double désormais des concurrents mais ce sont ceux de l’Ultra (115km) et du marathon-trail. J’ai du mal à allonger la foulée sur les chemins et petites routes qui mènent jusqu’à Saint Christophe sur Dolaison (km 57). Alternance course et marche, je ne me fie plus au chrono. Je savoure le Chemin de Compostelle. Jolies murs et maisons en pierre, jardins fleuris, champs et monts à perte de vue, c’est beau et serein ! On croise des randonneurs alourdis par des sacs à dos bien gonflés, même un vieux monsieur avec son âne, on dirait Stevenson avec Modestine !
Après le mont Eycenac (km 65), j’aperçois au loin le Puy mais il n’y a pas un mètre de plat, les côtes sont ingrates. Le final est casse-pattes mais bucolique, les organisateurs souhaitant nous faire découvrir le patrimoine local : la traversée d’un sentier découverte avec des cabanes en pierres appelées Chibottes, il faut même s’accrocher à une main courante métallique pour éviter la chute ! Puis le passage dans l’usine Fontanille fleuron de la production de la dentelle du Puy. De là, une vue magnifique sur une ville nichée dans la verdure d’où émerge des pitons rocheux surplombés de monuments comme la Statue Notre Dame de France, la Chapelle St Michel d’Aiguilhe… Dernière traversée d’un chemin privé et l’arrivée a lieu dans le centre historique. J’ai retrouvé de bonnes sensations pour arpenter les rues pavées piétonnes et gravir la dernière montée impressionnante au pied de la cathédrale Notre Dame de l’Annonciation au milieu du public.
9h47’ et une 31ème place au scratch, j’ai limité les dégâts, en passant par tous les états. Un vrai ascenseur émotionnel ! Je retrouve notamment Milliau, sa course fut aboutie (9h29’), j’ai aimé ces moments de partage et de complicité. Je pense aussi à Olivier Tarcy, un copain du marathon du Beaujolais que j’espérais rencontrer, il est en train de conclure le 115km. Il court pour son frère récemment disparu. Quelle plus belle arrivée pour lui rendre hommage ! Et enfin, je croise avec émotion Michel Sorine, l’organisateur en chef de la course. Encore une réussite ce GTSJ, chapeau l’artiste !